Les journaux font cap sur les consommateurs pour leurs revenus

On apprenait la semaine dernière via son concurrent Le Devoir et par un billet sur le site ProjetJ.ca que le journal La Presse prépare un plan pour changer son modèle d’affaires. Les journaux se cherchent un nouveau modèle d’affaires. Avec raison puisque celui en place basée en grande partie sur la publicité (66,1% en 2009) a du plomb dans les ailes selon Statistiques Canada ayant perdu 6,2% en 5 ans entre 2005 et 2009.

 

Mais le modèle économique des journaux traînait de la patte bien avant. Un événement marquant du siècle qui a mis en lumière notre changement face à l’approvisionnement de nouvelles fut l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center le 11 septembre 2001. L’intensité de la nouvelle et le besoin sans précédent de valider l’information ont fait naître un nouveau comportement. Les gens étaient incrédules et l’unique source d’information était Internet. S’en ai suivi un nouveau comportement, une habitude basée sur l’accès instantané. L’effondrement des serveurs Web de CNN qui en ont suivi démontrait la popularité du site Web et le besoin d’attribuer davantage de ressources à ce service.

Nouveaux médias
La Presse se rend bien compte de ce changement et compte profiter de l’engouement pour les nouveaux médias et les nouvelles technologies pour mettre en place un nouveau plan de match. Dans la foulée d’autres éditeurs tels Le Daily de News Corporation, elle travaille sur son « plan iPad » comme certains proches du projet l’ont nommé. Ce plan basé sur la technologie reproduit le modèle des téléphones portables. On vous subventionne un appareil électronique gratuitement, dans le cas des journaux un e-Reader ou une liseuse électronique en français, mais en échange vous devez signer un contrat à durée déterminée. L’entreprise fait donc cap sur les consommateurs pour compenser ses pertes de revenus de la publicité.

Les défis
Ce plan présente plusieurs défis. Déjà le coût de l’appareil. Un iPad entré de gamme Wi-Fi seulement coûte environ 500$. C’est un prix similaire à celui des téléphones intelligents modernes. On peut alors s’attendre à des forfaits de même durée soit 3 ans au Québec pour absorber la subvention de la liseuse électronique. Un triennal ça peut sembler court mais lorsqu’il s’agit de nouvelles technologies c’est une éternité car les modèles se renouvellent chaque année; doublant presque de capacité à chaque fois.

Ensuite il faut produire le journal dans un délai très court. Le délai de production d’un journal journalier est à peine de 15hrs (6h le matin à 21h le soir). Est-ce vraiment envisageable de produire du contenu numérique dans un délai si court? Il faut pouvoir rivaliser avec Internet alors pas question d’offrir que du texte. Ça prend des photos de haute qualité, des vidéos et une mise en page alléchante pour attirer les clients qui ont déjà développé l’habitude d’utiliser Internet ou d’autres produits de substitution telles la télévision ou la radio. C’est un travail intense parlant s’en aux éditeurs de magazine. Apple travaillerait sur des normes pour la mise en page, mais on est loin d’une machine à saucisse qui permettrait de produire un journal électronique automatiquement. Les tâches qui nécessitent une intervention humaine ne peuvent que partiellement être déchargées aux journalistes. Il va toujours y avoir un besoin pour des infographistes, des programmeurs et des éditeurs pour attacher le tout.

Également du point de vue des consommateurs, il faut télécharger les journaux ce qui nécessite un branchement Internet de bonne qualité (lire haute vitesse) et un certain temps de chargement du dit journal quotidiennement. Il ne faut pas s’attendre à ce que lorsque l’on « pesse sur le piton », qu’on soit prêt à lire. Il faut auparavant charger les fichiers sur l’appareil voire même l’application selon le modèle utilisé ce qui peut prendre plusieurs minutes. Gageons que les ingénieurs mettront en place la possibilité de télécharger automatiquement les mises à jour en arrière-plan pendant que l’appareil se recharge la nuit par exemple afin d’être fin prêt le matin pour frotter son journal (pour ne pas dire feuilleter) avec son café, mais ce n’est pas le cas pour l’instant. Il faut manuellement initier la séquence de mise à jour soi-même et attendre. Seule exception à cette règle déjà en place est l’excellente application FlipBoard qui met en cache certains articles, photos et vidéos selon la capacité de son appareil mais puisque celle-ci ne requiert pas de télécharger à nouveau une application à chaque publication et qu’elle est gratuite d’utilisation, elle n’a pas les contraintes liées au téléchargement ou au mode de payement. Restera à cette entreprise de convaincre ses utilisateurs de s’abonner pour une version payante qui se met à jour automatiquement, exercice difficile lorsqu’il n’y a pas de rareté dans le contenu.

La source du problème
J’ai des grosses appréhensions sur ce modèle et je suis loin d’être convaincu que c’est un modèle gagnant à long terme pour les journaux. Selon moi ça ne règle pas le problème à la base. C’est comme si on vous offrait une télévision avec votre abonnement au câble ou un ordinateur avec votre abonnement à Internet. Ludique comme approche vous me direz, mais pourtant les prix de ces deux appareils électroniques sont sensiblement les mêmes alors pourquoi pas utilisé ce même modèle pour la télé et Internet? Car les gens veulent du choix. Ils ne veulent pas abandonner leur pouvoir d’achat aux mains des entreprises pour une durée déterminée. Une compétitivité saine passe par des choix. On peut faire une comparaison avec le secteur de location à bail de voiture, un marché qui a subi une baisse de 5,5% de 2008 à 2009. Les gens déchantent rapidement lorsqu’ils font le bilan.

Si ce n’est pas le bon modèle alors quel est le bon? C’est la question que tous se posent, mais est-ce vraiment la bonne question à se poser? Je crois qu’il faut revenir à la source du problème. Il ne s’agit pas de simplement transférer les coûts aux consommateurs, mais plutôt de comprendre pourquoi les consommateurs et les commerçants se sont désintéressés des journaux? Force à admettre qu’il y a des biens de substituent dans le marché – Radio, télévision, Internet et les médias sociaux. Il faut donc proposer un produit plus intéressant. Comment? Il faut que les journaux comprennent que leur sphère d’activité a changé. Ils ne sont plus dans le marché des nouvelles, mais bien dans un marché de l’attention. La multiplication des canaux d’information résulte en une compétition pour avoir l’attention des consommateurs. Pour garder l’intérêt des gens, ça va prendre un produit unique, instantané, mais surtout pertinent. Il sera très difficile de rivaliser avec des citoyens bénévoles pour alimenter les nouvelles alors pourquoi ne pas canaliser leur énergie en mettant en place une plateforme pour faciliter et gratifier leur travail. Au lieu de faire payer les consommateurs, pourquoi ne pas plutôt les rémunérer d’une forme quelconque pour leur temps.

Autre piste de solution est la concentration sur un sujet ou sur une région. Un journal local peut difficilement concurrencer les grandes chaînes de production pour les nouvelles internationales. Les sites d’information qui fonctionnent bien en ce moment sont ceux qui sont hyperspécialisés sur un sujet ou une région.

Enfin, il faut se concentrer sur les nouvelles les plus intéressantes, celles qui sont porteuses et en faire du journalisme d’enquête. Comment déterminer ces nouvelles? Demander à vous lecteurs avec un système de vote simple du style « j’aime » ou « je n’aime pas », ils vous le diront.

En résumé je pense que La Presse fait fausse route avec son modèle basé sur un appareil physique tel l’iPad. La solution à son problème de perte de revenu n’est pas d’ordre technologique, mais plutôt d’ordre processus pour la production de son « journal ». Il faut plutôt se concentrer à offrir un produit en demande. L’entreprise devrait canaliser l’énergie de ses lecteurs en mettant en place une plateforme qui leur permettrait d’échanger facilement tout en leur donnant le crédit pour le travail accompli sous forme d’incitatives. Avec une plus grande attention sur les journaux, il s’en suivrait un retour des revenus de publicité.

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